ORAISON DU SOIR

Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j'ai ravalé mes Rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l'assentiment des grands héliotropes.


Arthur Rimbaud





EVENING PRAYER

I spend my life seated, like an angel
In the hands of a barber -- fluted mug gripped,
Belly and neck curved, and in my teeth, a pipe --
The air swollen with impalpable veils.

Like the hot excrement of an old aviary,
Burning gently within me are a thousand Dreams:
My sad heart is like sapwood at times,
Bloody with gold seeped young and gloomy.

Then, having swallowed my Dreams with care --
Washed them down with thirty or forty mugs, I turn
And meditate to relieve my bitter yearning:

Gentle as the Lord of hyssops and cedars,
I piss toward somber skies, high and far,
With the sanction of great sunflowers.


Translated from the French by D. Y. Béchard





LA MALINE

Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j'écoutais l'horloge,  heureux et coi.
La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,
Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser ;
Puis, comme ça,  bien sûr, pour avoir un baiser,
Tout bas : «Sens donc : j'ai pris une froid sur la joue . . . »


Arthur Rimbaud




THE SLY GIRL

In the brown dining room perfumed with varnish
And fruit, I filled my plate at my leisure --
With I don't know what kind of Belgian dish --
And then sprawled in my enormous chair.

I listened to the clock and ate, happy and calm.
The kitchen opened with a breath of air,
-- And for no reason, the servant girl came,
Scarf half undone, and slyly tossed her hair.

As she passed her trembling little finger
Over a cheek soft and pink as a peach,
She pushed her childish lips into a pout,

And moved the plates closer within my reach;
Then very softly, wanting a kiss no doubt,
Said like this: "Feel how cold my cheeks are . . ."


Translated from the French by D. Y. Béchard





AU CABARET-VERT
        
cinq heures du soir

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins.  J'entrais à Charleroi.
Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie.   Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure !
Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail,  et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

(Octobre 1870)


Arthur Rimbaud




AT THE GREEN CABARET
     
five o'clock in the evening

Eight days to Charleroi, the stony road
Tore at my boots and when I arrived --
At the Green-Cabaret -- I asked for bread
And butter and ham which was now half-cold.

Blessed, I stretched my legs under the green table
And contemplated the rural theme
Of the tapestry. -- Then as in a dream,
The girl with enormous breasts, her eyes cheerful,

--That one, it is not a kiss that scares her! --
Smiled as she brought me the bread and butter
And the ham, lukewarm in its colored plate,

Ham pink and white and garlic-scented --
Then filled my great stoup, its frothy head
Gilded in the rays of a sun stayed late.




Translated from the French by D. Y. Béchard





LE MAL

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
Pauvres morts !  dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement ! . . .

Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !


Arthur Rimbaud




EVIL

With the grapeshot's red spit hissing
Shrill, endless through infinite blue heaven,
Whether scarlet or green, entire legions
Crumble in fire near the scornful King;

With the dreadful grinding of madness
That makes endless men a smoldering mass,
-- Sorry dead! in summer fields, in your bliss
Nature! you who made men in saintliness! . . .

-- He is a God who mocks his own altars,
Damask, incense, great chalices of gold;
Who, as Hosannas lullaby, grows drowsy,

And rouses for tithe when mothers gather
In grief, weep beneath bonnets black and old,
Handkerchiefs knotted over a big penny.


Translated from the French by D. Y. Béchard
D. Y. BECHARD, of French-Canadian and American parentage, shares his time between both countries. His work has appeared in ACM, The Fiddlehead, The Review for Algar House and The Connecticut Poetry Review. This is his first appearance in The Adirondack Review.
Arthur Rimbaud
The Adirondack Review